2003 : Plusieurs centaines de « personnes prostituées » se sont rassemblées à Paris contre le projet Sarkozy

LE MONDE | 06.11.02 | 13h02 • Mis à jour le 23.06.06 | 15h02

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Une étrange ambiance de bal masqué. Des loups de carnaval, des masques blancs, de Halloween ou de chirurgien. Parfois, une écharpe dissimule jusqu’à la dernière mèche de cheveux. Plusieurs centaines de femmes, d’hommes, de travestis se sont rassemblés, mardi 5 novembre à la tombée du jour, devant le Sénat, « pour les droits de toutes les personnes prostituées ». Il y a presque autant de journalistes, des télévisions du monde entier. Et des badauds souvent médusés.

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« LÉCHEZ-NOUS TRANQUILLES »

A l’origine de cette manifestation exceptionnelle, la première d’ampleur nationale depuis 1975, le projet de loi sur la sécurité intérieure de Nicolas Sarkozy, qui transforme le racolage en délit. « Sarkozy, gigolo, tu fais bander les fachos », lit-on sur une banderole. Ou encore, dans une version plus hard : « Lâchez-nous la chatte, léchez-nous tranquilles ». Les slogans –« Sarko, t’es foutu, les putes sont dans la rue » – ne seront pas chantés longtemps, par manque d’habitude sans doute. A l’appel de trois collectifs de prostituées (Collectif des prostituées de Paris, Hetaira en colère, France Prostitution), des associations Cabiria, Pastt, Act Up, et des Verts parisiens, les manifestants, soutenus par diverses associations de défense des droits de l’homme (LDH, MRAP, Gisti), sont venus en car depuis Toulouse, Marseille, Rennes, Angers, Nantes, Lille, Metz

« C’est une communauté fragile et divisée dont on pensait qu’elle ne pourrait pas se mobiliser. Aujourd’hui, c’est un premier geste politique », souligne Claire Carthonnet, porte-parole des prostituées lyonnaises, qui reconnaît qu’il n’a pas été facile de mobiliser. Les jeunes étrangères sans papiers, tenues par les réseaux de proxénètes, ne sont pas de la manif. On note même une certaine animosité à leur encontre, de la part des prostituées dites « traditionnelles » – auxquelles se sont jointes quelques Africaines en situation régulière. « Elles travaillent salement, laissent le préservatif par terre. C’est à cause d’elles qu’on va subir le projet Sarkozy », assure une jeune femme qui travaille rue Saint-Denis.

« Six mois de prison pour racolage ! Est-ce qu’on a tué, volé ? s’énerve, derrière son masque de Chat botté, Caroline, 45 ans, prostituée depuis trente ans. C’est écœurant ! On demande rien, on veut juste être libres ! » Il y a aussi la peur de perdre, du jour au lendemain, un « gagne-pain » qu’elles jugent irremplaçable. Une Camerounaise, « esthéticienne, au chômage depuis deux ans », veut continuer à travailler – dans le bois de Vincennes – pour élever ses « deux filles ». « En ce moment, tous les jours, on nous envoie la camionnette à la fourrière », s’indigne-t-elle. « Qui est plus dangereux dans un couple ? Une prostituée ou une maîtresse qui va vous prendre la retraite ? » demande une « professionnelle » à un jeune homme, amusé.

« LAISSEZ-NOUS NOS FILLES »

Solidaire, une poignée de commerçants de la rue Joubert (Paris 9e) tiennent une banderole « Laissez-nous nos filles ». « Si on les empêche de travailler, elles font quoi ? Et moi, je ferme boutique ? »interroge Patrick, patron de bar. D’autres femmes réclament des droits sociaux. Ne paient-elles pas des impôts ? La plupart tiennent le même discours : elles n’ont « pas de rabatteur ».

Les caméras se ruent vers les rares élus politiques : Noël Mamère et Yves Cochet pour les Verts et, côté PCF, la présidente du groupe communiste au Sénat, Nicole Borvo, auteur d’une proposition de loi visant à supprimer le délit de racolage, et la référence, dans le projet de loi Sarkozy, à la « tenue vestimentaire » ou à l’« attitude ». « Il faut bien qu’on soit un peu sexy. Si j’y vais comme ça, c’est pas la peine ! » ironise une jeune femme, en désignant son jean et son anorak rouge. Les socialistes ne sont pas là, mais le groupe PS du Sénat reçoit une délégation. A la sortie, Claire Carthonnet s’empare du haut-parleur : « La droite, l’UMP a refusé de nous recevoir. » La foule s’indigne. Certaines prostituées s’en vont reprendre le travail. D’autres sont attablées dans un café, face au Sénat. Le masque relevé sur les cheveux.

Clarisse Fabre et Pascale Krémer


Ce que prévoit le projet de loiLe projet de loi sur la sécurité intérieure, qui sera bientôt examiné au Sénat, transforme la contravention de racolage en un délit passible de six mois de prison et de 3 750 euros d’amende. La nouvelle définition du racolage permettra de poursuivre aussi bien le racolage passif que le racolage actif. Les clients de prostitué(e)s présentant une « particulière vulnérabilité » pourront être poursuivis, comme le sont déjà les clients de mineur(e)s : ils seront passibles des mêmes peines (trois ans de prison, 45 000 euros d’amende). La carte de séjour temporaire pourra être retirée à l’étranger qui s’est rendu coupable de racolage ou de proxénétisme. Une autorisation provisoire de séjour pourra être attribuée à l’étranger qui dépose plainte ou témoigne contre son proxénète. En commission des lois, le 30 octobre, les sénateurs ont complété le texte, reprenant la proposition de loi sur l’esclavage moderne adoptée par les députés en 2002 afin de mieux s’attaquer aux réseaux, et accordant une carte de résident aux étrangers qui dénoncent leur proxénète en cas de condamnation définitive de ce dernier.

Article paru dans l’édition du 07.11.02.

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